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Journal d'un expatrié au Cambodge, vues sur le village monde…

La France termine le Baphuon (Temples d’Angkor) après 50 ans de restauration

Symboles de l’histoire cambodgienne, les temples d’Angkor, merveilles antiques qui s’étalent sur plus de 400km² de jungle représentent la fierté des khmers mais aussi les difficultés que le Cambodge a traversé. Le Baphuon symbolise à lui seul l’histoire mouvementée de ces derniers siècles.

Digne d’un roman : Après que Malraux retrouve Angkor Wat et pille le magnifique temple de Banthei Srei, la France sera définitivement attachée aux temples. L’école française d’Extrême Orient y mènera les travaux les plus importants et vivra, au coeur de la jungle, le désastre . Je vous présente ici un article de Florence Evin, du Monde. D’une manière détaillée et passionnante elle nous conte l’histoire mouvementée de la restauration du grand Baphuon.

baphuonC’est l’histoire folle d’un puzzle de 300 000 pièces de grès, d’une demi-tonne chacune, toutes uniques et sculptées, à monter en 3 D, au plus profond d’une jungle d’Asie. Reconstituer une pyramide de trente-cinq mètres de haut, tel est l’objectif. Après seize années d’un travail acharné, l’aventure s’achève avec succès.

Il faut être au pied du Baphuon, enfoui dans la forêt d’Angkor, au Cambodge, pour mesurer la puissance de ce temple-montagne sculpté, en 1060, dans le grès. Après cent ans de soins ponctuels, délivrés par les archéologues de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO), lesquels ne faisaient que retarder sa ruine, le palais céleste renaît, enfin sauvé de l’étreinte mortelle de la jungle et des pluies de mousson. Le voilà restauré au terme d’un chantier titanesque de 10 millions d’euros pris en charge par la France, le plus ambitieux et le plus audacieux de l’EFEO, conduit par l’archéologue-architecte Pascal Royère et une équipe de 300 Cambodgiens.

baphuonPyramide à cinq gradins de cent quarante mètres sur cent cinq, aux escaliers vertigineux, ce chef-d’œuvre de l’art khmer est l’un des trois plus importants édifices du site d’Angkor. Construction emblématique par ses innovations architecturales, iconographiques – ses bas-reliefs en cartouches racontent notamment le Ramayana, l’épopée mythologique du dieu hindou Rama – et sa monumentalité. Angkor, c’est 400 kilomètres carrés réunissant l’essentiel des anciennes capitales de l’empire khmer, du IXe au XVIe, dont il ne reste que les édifices religieux de pierre – la mousson et les termites ayant eu raison des maisons et palais de bois.

La masse du Baphuon et son imposante carapace de blocs de grès taillés dissimulent sa fragilité. Cette « montagne » artificielle est un château de sable. Gorgé d’eau chaque année par les cinq mois de mousson, ce massif aux parois et soubassements sous-dimensionnés a fini par se fissurer, s’abandonnant à l’emprise de la jungle.

Déjà, en 1908, peu après son arrivée à Angkor, Jean Commaille, le premier conservateur de l’EFEO, constatait les dégâts. A pied d’œuvre, sans sa femme (sitôt arrivée, aussi vite repartie : son piano avait traversé le plancher mangé par les termites), l’archéologue, photographe, commence par débarrasser de sa gangue végétale le temple d’Angkor Vat et les portes à visages géants du mur d’enceinte d’Angkor Thom, littéralement la « Grande ville ».

baphuonINÉLUCTABLE NAUFRAGE

Ivre de découverte, M. Commaille s’enfonce toujours plus avant au cœur de la cité, désertée depuis quatre siècles et disparue sous la forêt. Une antique chaussée le conduit à une montagne de pierres, spectaculaire par sa taille, qu’il photographiera sous tous les angles, au fur et à mesure des travaux de dégagement des lianes et racines monstrueuses qui l’étouffent. Il note : « La tour centrale a disparu, le troisième étage est amputé de sa galerie, ses soubassements sont affaissés et il en va de même pour une grande partie des édifices du second étage… Quant aux structures du premier étage, hormis le gopura est [porche Est] marquant l’accès principal… tout n’est que ruine… » Le conservateur est assassiné, en 1916, sur la route des temples alors qu’il rapporte la paye aux ouvriers.

A sa suite, et pendant quarante ans, les archéologues colmatent les brèches mais, faute d’opération radicale, ne font qu’accompagner l’inéluctable naufrage. En 1943, l’effondrement du quart nord-est de l’édifice est déterminant pour Henri Marchal, le conservateur qui a succédé à Jean Commaille : « Ce sera l’acte fondateur d’une réflexion visant à interrompre le processus de ruine, explique M. Royère. Les infiltrations et le défaut de drainage accentuent la pression sur les parois verticales. C’est l’histoire du pâté de sable à la plage. Trop sec, il s’effrite. L’eau le déstructure et accentue les pressions sur les parois. »

En 1966, le projet de sauvetage, soutenu par le général de Gaulle en visite à Angkor, prend forme. Conservateur des monuments d’Angkor depuis 1959, Bernard Philippe Groslier décide de renforcer les soubassements affaiblis du temple par des voiles de béton armé placés à l’arrière des maçonneries. Il adopte le principe de l’anastylose, expérimentée, en 1930, sur le charmant petit temple deBanteay Srei, auquel André Malraux, dans la fougue de ses 20 ans, avait subtilisé un linteau orné de rinceaux.

baphuonCette opération nécessite de démonter le temple avec soin, bloc par bloc : une affaire de dix ans. En 1970, les trois quarts des façades sont à terre, les pierres numérotées de haut en bas. Mais les Khmers rouges tiennent la province de Siem Reap, dont dépend Angkor. Pendant un an, faisant chaque jour les allers-retours à vélo, franchissant la ligne de front, M. Groslier tente avec une poignée d’ouvriers cambodgiens de protéger le chantier en l’enfermant dans un sarcophage de latérite. A la fin 1971, les hostilités s’intensifient, il ne peut plus approcher du temple. La partie nord-ouest de l’édifice s’effondre sans qu’il puisse intervenir. Rentré à Paris, il meurt d’une crise cardiaque.

Les cahiers de dépose, soigneusement consignés par l’architecte Jacques Dumarçay, son coéquipier, sont brûlés par les Khmers rouges. L’archivage graphique et les relevés de façades ont disparu. Les milliers de pierres démontées et les fragments de blocs écroulés s’étalent sur seize hectares de forêt. Ils y resteront vingt-quatre ans.

L’INFORMATIQUE TENU EN ÉCHEC

En février 1995, Norodom Sihanouk, de nouveau roi, inaugure la réouverture du chantier confié à un jeune architecte, adjoint de Jacques Dumarçay, lequel a pris sa retraite. Reconstituer ce puzzle de 300 000 pièces de grès sculpté, de 80 cm de long sur 40 chacune, tel est le défi à relever. Pascal Royère a alors 30 ans.

Seize années se sont écoulées, le chantier est terminé. Nous retrouvons l’architecte de l’EFEO, le 17 mai, dans son bureau réfrigéré de Siem Reap – seul moyen sans doute de supporter la canicule qui annonce la mousson. Pascal Royère dit avoir avancé pas à pas sans prendre la mesure de l’ampleur de la tâche : « C’était tellement grand… Je me suis dit, on commence et on va voir. Définir une méthodologie et constituer une équipe étaient mes priorités. Le système de numérotation avait disparu dans l’autodafé général des Khmers rouges. »

Carrure de docker, allure d’intello, ce géant à lunettes filiforme, parlant couramment khmer, regroupe trente anciens, charpentiers, maçons, tailleurs de pierre, qui ont travaillé avec M. Groslier et gardent la mémoire de la dépose du monument. DontIeng Taè« un paysan, un type très doué, calme, discret, méthodique », qui devient son second. Au départ, soixante ouvriers sont sur le chantier, ils finiront trois cents.

Crayon en main, M. Royère dessine les cinq ceintures de béton armé qu’il a posées derrière les différents gradins de latérite doublée de grès du XIe siècle. Elles sont invisibles et munies de drainage. Sur le papier, l’opération est simple. Grandeur nature, c’est une autre affaire. La modélisation par informatique se révèle un échec. Retour au postulat de départ. « On est dans des maçonneries. Les pierres, en contact les unes avec les autres, ont été rodées. » Elles tiennent sans joint. Certaines sont taillées en coin pour agir comme des clés de forçage. Et sur chaque bloc, le décor varie.

« L’architecture d’Angkor a horreur du vide : il n’y a pas un centimètre qui ne soit sculpté, jusqu’aux marches d’escalier. Elle est aussi faite de miroirs. A chaque assise, une même carte d’identité, un vocabulaire qui se conjugue. Il faut recréer des sous-ensembles par composition. » 500 types de familles de décor sont identifiés. En 2002, l’inventaire complet est achevé. « A partir de 2003-2004, le temple est remonté, au sol dans la forêt, au moins dix fois… par petits bouts. En 2009, le classement total des pierres est terminé. »

En mai 2011, le palais céleste a retrouvé sa structure et son éclat. Il symbolise le mont Meru, la montagne cosmique marquant le centre de l’univers. A son sommet, à trente-cinq mètres de haut, « la ruine de l’édifice rappelle l’existence du passé : on a fait jaillir des signes architecturaux qui suggèrent la tour écroulée », explique Pascal Royère. Sur le ciel chauffé à blanc se découpe la silhouette d’un porche suggérant le temple qui aurait abrité un linga d’or. Reste son emplacement, section carrée taillée dans la pierre. Ce symbole de Shiva illustre le culte du dieu-roi, manière des Khmers de s’approprier la religion hindoue. « L’essence de la royauté, ou le moi subtil du roi, était censée résider dans un linga placé au centre de la cité royale, affirmait en 1943 l’épigraphiste Georges Cœdès. C’est pour le linga d’or contenant le moi subtil du roi Udayadityavarman que fut construit le Baphuon. »

CALMER LES ESPRITS

Le temple émerge de nouveau, dominant la canopée. Lavée par la mousson, tombée à seaux, la nuit du 17 au 18 mai, sa pierre polie prend des reflets d’or. Personne alentour : l’accès reste fermé jusqu’à l’inauguration célébrée, le 3 juillet, par le roi Norodom Sihamoni et le premier ministre français François Fillon. Seuls les cris des oiseaux et des singes animent le silence. Les fromagers, ficus, lataniers et autres géants épargnés par le chantier forment tout autour une haie d’honneur.

Assis sur les marches du portail d’entrée, deux complices évoquent les étapes douloureuses. Pascal Royère parle de son découragement quand une partie du grand bouddha couché, à l’arrière du temple, s’est écroulée. Ieng Taè, son second, rappelle, lui, les incidents, maladies, disparitions. Deux ouvriers seraient morts, chez eux, de crise cardiaque. « Pour travailler sur un temple de cette importance, il faut faire des offrandes aux maîtres des eaux et de la terre et aux divinités qui l’habitent, afin de calmer les esprits. Car, dit-il, chaque temple est gardé par les neak ta, génies du territoire, protecteurs de l’édifice. Quand on intervient sur un monument, cela va faire du bruit, il faut les avertir. »

Et le Cambodgien de raconter comment il a pris les choses en main, convoquantKru San, médium réputé d’un village voisin, pour une cérémonie d’offrandes avec fruits, têtes de cochon, cigarettes, alcool de riz… « Entré en transe, le médium transmet les questions des ouvriers, il est la voix de l’esprit et révèle qu’un ancien, Ta Champek, et Srey Khmauv Touch Soleung, littéralement “la petite jeune fille noire et fluette”, habitent, depuis son origine, le temple. Elle s’ennuie, il n’y a pas de musique et trop de jurons. » Quinze jours plus tard, une cérémonie, avec xylophone, cymbale, flûte et un énorme tambour, réuni les 300 ouvriers, tous paysans, chefs de famille des villages de la forêt. Au total, 2 500 à 3 000 cousins cousines participent à la fête. « Tout s’est apaisé. » La cohésion sociale a été rétablie.

L’histoire de ce sauvetage inédit est aussi celle de l’EFEO au Cambodge. Mais plus encore, c’est une aventure humaine partagée. « Ce qu’on a fait, confie encore Ieng Taè, c’est pour notre descendance. » Après le Baphuon, l’exploration continue. Déjà, avec les minutieux sondages de Jacques Gaucher, Angkor Thom, la Grande Ville, enfouie sous la jungle, commence à livrer ses secrets.

Florence Evin

Pour apprendre un peu plus sur la transition « colonie – démocratie – dictature » du Cambodge, et pour vous plonger dans l’univers du Cambodge au début du siècle ; je vous conseille de lire Jaraï de Loup Durand.

6 commentaires
  1. Incroyable sauvetage de ces monuments Cambodgiens. Un récit minutieux qui nous démontre que la volonté de l’homme peut être plus puissante que les éléments. Les monuments enfouis dans de telles conditions ont dû souffrir du climat de la jungle, mais quand on veut on peut.
    Ce n’est pas sans m’évoquer notre ville le Havre où à la moindre petite salissure on détruit à tour de bras notre passé historique. Que penseraient les Cambodgiens s’ils voyaient qu’on abandonne un bâtiment sous prétexte qu’il ne sert plus depuis 20 ans ?
    En tous cas voila une belle leçon de courage et de pugnacité de la part des acteurs qui ont tout fait pour que ce temple renaisse !
    Merci Cédric !

    • De rien Dan, Je n’ai fait que copier un article que j’aurai aimé écrire.
      Je ne fais pas cela souvent, j’espère qu’un fidèle lecteur (collègue) comme toi ne m’en voudra pas…

  2. Pas du tout Cédric, pas du tout, manquerait plus qu’ ça tiens !

  3. super,merci cédric

  4. Bonjour Cédric,

    Votre article est très intéressant et aborde tous les points essentiels de la restauration de ce monument et de ses alentours. Vous pouvez lire un article que je viens d’écrire sur la région d’Angkor, ses récentes découvertes, et ses mystères encore enfouis… N’hésitez pas à réagir ;)

    http://blog-aventureo.com/au-coeur-dangkor-region-des-mysteres/

    • Merci pour votre com, effectivement votre article est très bien fait et j’aime beaucoup le concept « triphasé » de votre blog !

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